Lundi 29 août 2011 1 29 /08 /Août /2011 21:38

La Confédération Européenne des Syndicats dans le bourbier européiste.

 

La CGT, FO, l'UNSA, la CFDT - et bientôt la FSU – ont rejoint la Confédération Européenne des Syndicats (CES). Les politiques libérales affectent tous les travailleurs européens à différents degrés. Tenter de coordonner leurs luttes peut sembler logique. Le débat sur l'efficacité d'un tel choix reste cependant ouvert. Mais choisir d'intégrer la CES, organisation plus qu’ambiguë sur les politiques menées par l'Union européenne, revient clairement à vouloir « faire l'unité pour faire l'unité ». Avec de funestes conséquences pour les luttes.

 

Dans un récent entretien, Christian Pilichowski, secrétaire international de la fédération CGT de la métallurgie explique que « la faiblesse de la Confédération Européenne des Syndicats (CES) sur les retraites a été son incapacité à coordonner les mobilisations qui se sont développées dans beaucoup de pays». Plus loin il précise : « la difficulté c’est que le syndicalisme européen est incapable d’avancer sur la construction de l’intérêt général en Europe. »

 

Pour le M'PEP, cette incapacité à coordonner et à mobiliser ne s'explique pas par un manque de convergences d'intérêts entre les travailleurs, qui tous, à divers degrés, souffrent des politiques néolibérales. Il faut plutôt s'interroger sur les orientations de la CES et se demander si elles n'ont pas un caractère démobilisateur.

 

La nécessité d'agir au niveau européen.

 

Les forces antilibérales constatent qu'il existe désormais un espace de pouvoir transnational sur lequel elles n'ont aucune prise puisqu'il n'est le produit d'aucune dynamique électorale. De fait, l'Union européenne cantonne les forces sociales soit à un travail de lobbying auprès des instances européennes, soit à des mobilisations qui n'ont pas la force de peser sur le cours des choses. Néanmoins, face à ce mur institutionnel, la plupart des organisations politiques et syndicales de cette mouvance assume une stratégie résolument tournée vers le continent. Ce mouvement européen apparaît comme une nécessité, notamment face à la montée de la xénophobie et de l'urgence sociale et il importe en effet d'affirmer des solidarités positives entre travailleurs de différents pays, face à une Europe qui les met en concurrence. Il est effectivement indispensable de rappeler que les travailleurs de tous ces pays sont objectivement liés par des intérêts communs au delà des frontières. Il s'agirait donc de construire un mouvement syndical européen qui permettrait d'unir les combats au delà des frontières, de mener campagne sur des mots d'ordres communs dans plusieurs États.

 

Plusieurs questions se posent alors :

 

> Quelles difficultés une telle démarche est-elle susceptible de rencontrer ?

> Sur quelle plateforme revendicative commune les différents syndicats nationaux doivent-ils agir de concert ?

 

La difficulté de coordonner les luttes à l'échelle européenne.

 

Certes, cette démarche en est à ses débuts... mais pour le moment, on ne voit tout au plus que les prémices de ce mouvement social à travers les « euro-manifestations » qui ont été organisées par la CES. Encore celles-ci ont-elles rassemblé essentiellement des délégués syndicaux et des militants de partis politiques ; on est donc encore loin d'un mouvement de masse.

 

Cette situation n'est pas uniquement la faute à la CES. Il est vrai que partout en Europe les forces de gauche et les forces syndicales apparaissent très affaiblies. Mais il est également incontestable que mobiliser les salariés de différents pays ensemble être une tâche particulièrement ardue. La difficulté se trouve démultipliée du simple fait qu'ils ne vivent pas dans le même pays : rappelons en effet que l'Union européenne n'est pas les États Unis mais bien un ensemble composé de 27 pays différents.

 

Des orientations qui posent question.

 

Mais le problème ne se pose pas seulement en terme de « difficulté de faire ». Il y a un réel problème d'orientation.

 

Les mots d'ordres communs qui semblent être à la base des dernières adhésions à la CES (celles de la CGT et de la FSU) posent question. Car si, par définition, le ralliement à une superstructure appelle chacune de ses composantes à faire des compromis et à rechercher les convergences de point-de-vue, il semble qu'une limite fatidique ait été franchie.

 

John Monks, l'ancien secrétaire de la CES était issu de la bureaucratie des Syndicats britanniques et y avait fait carrière avant de devenir le responsable de la CES. La nouvelle secrétaire de la CES, Bernadette Ségol, est une française qui n’a jamais adhéré à un syndicat en France ! Elle a commencé comme stagiaire (pas comme militante) à la Fédération Internationale du Textile. Sa carrière s’est poursuivie à UNI-Europa (organisation européenne des services) jusqu’à la direction de la CES. C’est pour le moins un paradoxe que la responsable soit une française qui n’a jamais adhéré à aucun syndicat français... Cette conception d'un syndicat pour carriéristes, d'un syndicat bureaucratique et lobbyiste, est davantage dans la tradition d'une tendance travailliste et social-démocrate que dans celle de la CGT, de FO ou la FSU.

 

Ceci contribue t-il à expliquer, par exemple, que la CES ait soutenu activement le traité constitutionnel européen en 2005 alors qu’une grande partie du salariat européen le rejetait ?

 

La direction actuelle de la CES, issue des pays qui ont mis en œuvre la mondialisation et qui croient en bénéficier, semble avoir – depuis le début de la crise financière en 2007 - entrepris une critique du « capitalisme financiarisé ». Mais curieusement, elle n’avance aucune stratégie crédible de mobilisation internationale. Ainsi, la manifestation du 21 juin dernier organisée par la CES n'a eu qu'un un très faible écho. Dans la revue nationale de la FSU du mois de juin, on peut lire que cette journée de mobilisation se fixait pour objectif « de faire pression pour une gouvernance de l'Europe qui renforce son modèle social ». Cette phrase résume à elle-seule l'impasse dans laquelle la CES s'est engagée : il y aurait pour elle un principe de « gouvernance européenne » à admettre et une Europe sociale à espérer dans le cadre de l'Union européenne ! Voyons plutôt les choses en face :

 

> L’Union européenne utilise une stratégie habile qui consiste à travestir des décisions politiques en innovations techniques, sous couvert de modernité, pour contourner le débat. Elle avance secteur par secteur, jamais globalement, sans logique apparente. Et Bruxelles a son propre jargon : « acteurs de la société civile », « dialogue social », « parties prenantes », « gouvernance »... un jargon qui, on le voit, finit par supplanter le langage de classe dans certains syndicats. Car dans ses textes, il apparaît que la CES s'est soumise au principe de la « gouvernance » voulue par Bruxelles, c'est-à-dire de gouvernement sans les mécanismes démocratiques permettant à la souveraineté populaire de s'exprimer. Le modèle de la gouvernance actionnariale transposée à la gestion des affaires publiques.

 

> Coordonner les luttes à l'échelle européenne, personne n'en dénie l'utilité. Mais penser que le mouvement social européen sera le vecteur de la transformation de l'ordre européen, c'est autre chose ! S'il s'agit de faire de la réforme de l'Union européenne l'alpha ou l'oméga d'un projet progressiste, ou même la condition de sa réalisation, on a le droit d'être sceptique ! La CES continue à parler d’ « Europe sociale » alors même que la crise financière que nous vivons a été favorisée par les traités européens qui obligent les états à s’endetter sur les marchés financiers. On peut considérer comme une faute politique le fait de laisser croire que des progrès sociaux sont possibles dans le cadre de l'Union européenne, car cela revient à nier la nature réelle de cette dernière.

 

On le voit bien, les syndiqués ne se mobilisent pour des manifestations comme celle du 21 juin dernier, car ces manifestations ont des mots d'ordre plus qu’ambiguës. De toute façon, ils ne se reconnaissent pas dans cette Confédération dont d'ailleurs ils sont membres sans l’avoir réellement choisi.

 

« Gauchiser » la CES ?

 

Les adhésions de la CGT, de FO et de la FSU à la CES permettent désormais aux idées réformistes de cette dernière de gouverner les centrales syndicales françaises. Ainsi, lorsque la CGT a adhéré à la CES, l'idée dominante qui la traversait était qu'elle allait réussir à la « gauchiser ». Mais c'est bien sûr l'inverse qui s'est produit. Pour exemple, la Fédération CGT des Services Publics a tenu son congrès dernièrement. L'une de ses résolutions appelle au développement d'une « République sociale décentralisée », c'est à dire de la montée en puissance de nouveaux espaces de souveraineté au niveau infra-national. Cette revendication, loin de combattre le projet d'une l'Europe des Régions voulues par les partisans du fédéralisme européen, s'en fait clairement la porte parole. Voilà qui ne clarifie pas les positions de la CGT par rapport à la réforme des collectivités territoriales voulues par l'actuel gouvernement.

 

Le « manifeste d’Athènes », adopté lors du dernier congrès de la CES, est-il le signe attendu de cette « gauchisation » ? Les apparences sont trompeuses : dans les mots, si ce manifeste marque une avancée vers une critique plus radicale de l'eurolibéralisme, dans les faits par contre, nombre des propositions qu'il fait sont inapplicables dans le cadre du traité de Lisbonne... que par ailleurs la CES approuve !

 

Une stratégie empreinte de schizophrénie.

 

Les syndicats français ont sur la question européenne une position schizophrénique. Lorsqu'il s'agit de mobiliser à l'intérieur du territoire national, par exemple contre la libéralisation de la Poste, contre la réforme des retraites, ou encore contre la réforme de la perte d'autonomie et de la dépendance, les textes, les discours et les slogans sont « franco-français ». Il n'y est que rarement fait référence à la responsabilité de l'Union européenne. Voilà qui est dommageable pour la crédibilité de ces organisations, alors qu'il s'agit de faits indiscutables. Ainsi, la directive postale européenne était déjà vieille de dix ans au moment de la mobilisation contre la privatisation de la Poste et elle a continué à être ignorée.

 

Parallèlement, et c'est tout le paradoxe, ces mêmes organisations ont des discours incantatoires quand à la mobilisation au niveau européen en faveur d'une Europe sociale. Il s'agirait donc d'agir contre « certaines dérives » (sic) de l'Union européenne, mais en agissant au niveau européen, niveau sur lequel pourtant, les travailleurs ont peu de prise.

 

Or, ce qui n'est jamais abordé, c'est la possibilité d'agir contre les directives libérales de l'Union européenne dans le cadre national. Et pour cause : les positions de la CES interdisent aux organisations syndicales qui en sont membres de revendiquer – par exemple - des mesures protectionnistes au niveau national lorsqu'elles s'imposent.

 

Protectionnisme internationaliste et désobéissance européenne.

 

La bataille de 2010 contre la réforme du système de retraite par solidarité illustre parfaitement la situation.

 

On ne peut pas revendiquer pour les salariés français un droit à la retraite à 60 ans sans décote sans exiger en même temps des mesures à caractère protectionniste. En effet, la course à la compétitivité orchestrée par les politiques de mondialisation (libre circulation des capitaux et des marchandises) engendre une pression sur les salaires et les systèmes de protection sociale les mettant de fait en concurrence. C’est pourquoi, il faut – pour protéger les systèmes sociaux les plus avancés – mettre fin aux politiques de libre échange qui encouragent le moins disant social et écologique. Pour le faire, la solution consiste donc bien pour les travailleurs à revendiquer que soient (re)mises en place des barrières douanières.

 

> Non-pas simplement au niveau des frontières de l'Europe (ce qui soit dit en passant nécessiterait une révision des traités et donc l’accord des 27 états membre dont la grande majorité sont gouvernés par la droite), comme on l'entend parfois à gauche, mais bien au niveau national, car une part importante des délocalisations et du dumping social se fait au sein-même de l'Union européenne.

 

> Non-pas pour promouvoir un libéralisme nationaliste et égoïste, comme le veut l'extrême droite, mais pour sortir du néolibéralisme en établissant des accords de coopération économique entre la France et les autres nations.

 

Revendiquer des mesures protectionnistes, c'est s'opposer frontalement aux traités européens dont les directives sont toutes en faveur de la dérégulation et du libre échange. Et l'on comprend bien qu'exiger du pouvoir politique national qu'il protège les travailleurs en n'appliquant pas ces traités – et particulièrement le traité de Lisbonne, signés contre l'avis du peuple - revient alors à lui demander de désobéir à l'Union européenne...

 

Or, peut-on sérieusement penser que la CES exigera jamais des décideurs politiques nationaux qu'ils pratiquent la désobéissance européenne ? Elle n'en prend pas le chemin... Très concrètement, si la CES critique certaines orientations libérales de l'Union européenne en dénonçant par exemple le projet de « pacte euro + », ou en demandant la modification de certains articles de certains traités, les apparences sont trompeuses. En effet, la modification des traités européens en vigueur n'est possible qu'avec l'accord des 27 États membres, ce que les dirigeants de la CES, très au fait du droit européen, savent parfaitement. Sous quel délai la CES compte t-elle parvenir à coordonner les luttes des travailleurs à l'échelle du continent ? Quinze ans ? Trente ans ? Davantage ?

 

Des orientations perdantes pour les Services Publics.

 

La Directive « services », anciennement appelée Directive « Bolkestein », figure dans le traité de Lisbonne. Elle affaiblit le principe des services publics sur le plan de la législation dans le but d'en faciliter la libéralisation. En effet, l'Union européenne organise la libéralisation des services publics en produisant du droit. Or, le droit européen prime sur le droit national depuis que la constitution française a été modifiée par Sarkozy, en 2007. Par conséquent, toute décision politique visant à protéger les services publics français des directives européennes de libéralisation serait anticonstitutionnelle.

 

Malheureusement, les organisations syndicales françaises ne revendiquent pas la primauté du droit national sur le droit européen ! Les luttes engagées pour défendre le système de santé, l'école, les transports publics, l'énergie (etc.) sont dans l'impasse pour la raison que cette revendication n’apparaît nulle part. Les élus, de droite et de gauche, se cachent derrière l'inéluctabilité des choses, en raison de l'avancée du droit européen, pour se dédouaner de toute responsabilité.

 

Revendiquer la primauté du droit national sur le droit européen, c'est exiger des élus, notamment les élus de gauche, tant au plan national qu'au niveau des collectivités, qu'ils pratiquent la désobéissance européenne. Voilà qui aurait le mérite de la clarté et qui contribuerait à redonner des perspectives aux luttes pour les services publics. C'est au peuple que les élus doivent obéir, pas aux traités européens qui n'ont aucune légitimité démocratique.

 

Le lien entre les choix stratégiques des grandes centrales syndicales françaises et leur appartenance à la CES n'est pas absolument certain. Il n'en reste pas moins que les positions de la CES rendent plus difficile pour les syndicats français le choix d'une stratégie réellement opérationnelle pour lutter contre les politiques libérales de l'Union européenne.

 

La crédibilité des syndicats français est en jeu.

 

Le mouvement des « indignés » devrait interpeller les syndicalistes. Ce mouvement est celui de la société civile et il rejette clairement les organisations syndicales. Ce mouvement n'est pas simplement le mouvement d'une génération à la recherche d'une alternative, comme on le présente trop souvent. Il incarne également un rejet des orientations suivies par les organisations syndicales et politiques. En Espagne, il y a eu un fort mouvement de mobilisation sur la question des retraites, mais il s'est soldé par une négociation au cours de laquelle les syndicats ont accepté les reculs sociaux voulus par les eurolibéraux. Faut-il alors s'étonner que la jeunesse rejette aujourd'hui ces organisations ? La situation en France est certes différente, mais les inflexions des syndicats français sur les questions européennes alors qu'un puissant mouvement de défiance vis-à-vis de l'Union européenne s'est exprimé depuis 2005, font prévoir une rapide évolution des choses.

 

L'impuissance supposée de la CES cache mal ses arrières pensées politiques. Il est décidément impossible d'être en même temps dans le système et en dehors du système ! Le lobbyisme de la CES n'a en réalité pas grand chose à voir avec le syndicalisme. D'autres pistes doivent être recherchées. Par exemple : est-il absolument nécessaire de passer par une mégastructure confédérale à l'échelle continentale pour coordonner des luttes et construire des solidarités ? Et quand bien-même d'aucun estimerait cette option incontournable, les passerelles entre organisations syndicales nationales doivent être construites sur des bases qui proposent une rupture claire d'avec le système politique de l'Union européenne. Rupture qui implique - par la force des choses - une stratégie de désobéissance et une autre de protection à visée internationaliste.


Sources :

Christian Pilichowski, secrétaire international de la fédération CGT de la métallurgie.

«L’Europe peut-elle être sociale ?», intervention d'Antoine Schwartz, politiste et chercheur à l’Université Nanterre Paris-ouest, le 11 juin 2011 à la conférence sur l'avenir de l'UE organisée par le M'PEP.

«Le manifeste d'Athènes», résolution du congrès de la CES, 2011.

Par Fédération M'PEP 77 - Publié dans : Lettre d'infos
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